Comment ressentir autre chose qu'une dépression instantanée lorsque le truc consiste à faire faire à son corps quelque chose dont il ne tire aucun plaisir, pire encore, de l'ennui et de la douleur ? J'avais mal partout pendant, je respirais comme un asthmatique en phase terminale, je récupérais péniblement en deux heures, et j'avais mal partout après, pendant au moins deux semaines.
Que dire de plus de ce qui suivait, si ce n'est aucune envie de recommencer.
Avec le temps, je n'ai pas rajeuni, et le besoin de faire le point sur mes douleurs au moindre effort et sur la petite vieille grabataire que j'allais devenir s'est fait sentir de plus en plus pressant.
Avec le temps, j'ai aussi développé un point de vue sur la vie qui m'a engagé sur une voie du naturel et de l'autonomie. Non pas que je me balade désormais toute nue pour aller cueillir des baies sauvages, quoiqu'à une certaine époque de l'année, quand il fait 35°C à l'ombre, ça serait pas de refus quand il faut se taper un centre urbain sans le moindre iota de la fraîcheur végétale d'un arbre ombrageant.
Non, j'ai simplement opté pour la simplicité ; acheter ce dont j'ai besoin, rien de plus, boycotter les marques, les supermarchés, les franchises, m'habiller de vêtements d'occasion, réparer, adapter, rafraîchir ceux qui en ont besoin, faire d'abord avec ce que j'ai, détourner des objets pour servir de base à autre chose, cultiver des plantes qui se mangent, faire avec les ressources qui m'entourent, sans chimie, sans produit préfabriqué, sans succédané écologique, mais à partir de ce que la nature offre déjà à la base, tout simplement.
Faire une activité sportive devait suivre le même précepte, rester dans ce cadre, ce qui m'a amenée naturellement à courir tout simplement les pieds nus. Parce que les pieds sont fait pour marcher et courir. Ce sont des machines ultra-sophistiquées. Pourquoi leur imposer une enveloppe ? Pourquoi les enfermer dans un accessoire de contention qui avec le temps crée toutes sortes de pathologies propres à la course à pieds. Discuter avec un jogger équipé de baskets depuis toujours, et au bout de cinq minutes vous échangerez déjà vos adresses d'ostéopathes et vos marques d'orthèses.
Internet regorge de documents expliquant ce qui fait des humains des mammifères si particuliers, c'est à dire des bipèdes transpirants destinés à la course endurante. Depuis l'origine des temps, c'est à dire sans chaussure, et jusque dans les années 70 où sont apparues les baskets pleines d'innovation à semelles compensées.
Contrairement à ce que prétendent certains, mais de plus en plus rares, scientifiques (au rabais), nous ne sommes pas pourvus au bout de nos jambes de ce qui était à l'origine des nageoires. Nous marchons et courons depuis plusieurs millions d'années sur un outil entièrement dédié, pour chasser sans arme, celles-ci ayant apparu bien plus tard au cours de notre longue évolution.
Depuis quelques mois donc, j'ai entamé la course à pieds, progressivement avec différentes sandales minimalistes fabriquées maison. Mais étant donné l'étonnant bien-être tout à fait addictif que je ressentais à chaque fois que je courais un peu sans rien du tout, j'ai cherché à chausser l'interface la plus minimale, pour laisser une protection sur ma semelle plantaire encore fragile, tout en procurant à mon pied un mouvement libre, sans crispation ou glissement comme cela se produit dans n'importe quelle chaussure aussi minimaliste soit-elle.J'avais des chaussettes à doigts, il suffisait de les renforcer sur les points d'appui. Ce que je fis avec le cuir d'une vieille veste de pompier acheté chez Emmaüs.
Comparé avec une session chaussée de mes sandales, ça n'a rien à voir. Je ressens parfaitement le revêtement des chemins de Blossac où je cours exclusivement, ses cailloux et son bitume rugueux, mais comme légèrement émoussés, ce qui ne traumatise pas mon pied et évite les tensions éventuelles qui se produisent instinctivement. Et le plus étonnant, c'est bien que je sois une coureuse très très... très lente, mes temps se rallongent considérablement en quelques séances seulement, et sans s'astreindre à un programme chargé.
Étant donné le néant duquel je commence, j'ai besoin d'être sans arrêt encouragée. Jusqu'ici je m'appuyais sur mon compagnon qui court avec moi, beaucoup plus expérimenté donc tout à fait apte à me corriger, à me donner des repères et des consignes à chaque fois qu'il y a besoin. Puis aujourd'hui, sous les gouttes chaudes d'une fine pluie d'été, j'ai couru sur la route proche de la Grotte de la Norée, donc un revêtement plus lisse que d'habitude, mais cependant assez vite abrasif sur une peau tendre. J'ai tenté le coup pieds nus, et j'ai tenu toute la session, sans dommage, sans douleur, en courant pour la first time of my life sans m'arrêter une seule fois durant 30 minutes et 22 secondes.
J'ai pourtant fini le parcours par une côte assez raide sur laquelle mes pieds aussi raides n'arrivaient même pas à s'aplatir. Mais je l'ai mon-té cet-te sa-lo-pe de rou-te qui mon-te... Pu-tain, j'y-suis-presque... Oui ! Même pas mal !!!
Là haut, point besoin de me réconforter ; l'état d'accomplissement et l'absence de douleur ont suffi à démontrer à mon cerveau ébaubi que, nom d'une pipe électronique, je pouvais moi aussi y arriver.
En redescendant doucement, par les terrasses arborées qui longent cette voie en rase campagne, les pieds nus dans les pâquerettes mouillées, il a fermé sa grande bouche pour laisser mes poumons et mon ventre reprendre le contrôle de mon souffle, avant de monter dans la voiture et reprendre le chemin de la maison, comme si de rien n'était. La sensationnelle sensation de ne faire plus qu'un avec mon corps, comme lorsque j'étais gamine et profitais de cette force sans en avoir conscience, gambadant, courant, sprinctant et sautant des heures durant, a resurgi du passé. Et ça, ça vaut tous les meilleurs vins du monde pour détendre et barrer la tronche d'un large sourire.


J'ai créé un compte twitter fin 2011 pour suivre la campagne électorale de 2012 et parce que je cherchais à partager des infos plus concrètes que ce que relayaient les médias ; savoir où se déroulait un meeting, à qui s'adresser pour se proposer comme bénévole, prendre des contacts sur Paris, accéder à une information alternative, constructive et pratique. Twitter a rempli cette fonction à seulement 10% de mes besoins. Il était facile en réalité d'accéder à tout cela sans passer nécessairement par lui. Les contacts sur Paris quant à eux ont été fait directement sur place, une fois arrivée comme une fleur à l'Usine.
À la limite, le quiproquo est presque évitable quand on se contente juste de partager des liens, sans y ajouter rien de personnel. Même juste pour interpeller ceux qui sont dans le coin, pour discuter un peu, et non pas seulement afficher un point de vue comme on brandit un trophée.
L'image que j'en avais était loin du théâtre aveugle et sourd que dresse twitter. Je n'avais pas vu que le but était en fait de monter sur les planches, devant un lourd rideau rouge et sous les feux de la rampe, déclamant devant un public invisible. Lorsqu'un gars (ou une nana) envoie un touit, il n'est pas là, parmi les autres, à brandir une info comme on brandit un panneau dans la salle des arrivées à l'aéroport pour accueillir un inconnu. Il est plutôt tout seul devant un micro et (se) donne en spectacle sur une TL (time line pour les initiés) comme un cÔMMédien jouerait un stand by.
Sans jamais obtenir de réponse, bien évidemment. Quand cela arrivait, c'est parce que j'avais changé d'approche :

J'avais trois choix. Laisser pisser et accepter que de parler aux cons ne les instruit pas, tenter de briser intellectuellement leur cervelle (pauvre de moi...) ou foutre le camp.
Car demandez-vous comment cela se fait-il que twitter soit le réseau préféré des médias de masse ? Où l'on retrouve leurs éditorialistes et leurs chroniqueurs titulaires. Parfois même leurs pigistes précaires qui ont à cœur d'y créer leur profil en insérant l'incontournable mention "mes tweets n'engagent que moi", comme l'assurance d'une espèce d'existence autonome, bien que leur fil
respire autant la vacuité que le torchon de leur employeur du moment. À moins que ce soit une sorte de revendication de leur supposée statut enviable, ce genre de choses.